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Histoire Recensions

La montagne refuge : Accueil et sauvetage des juifs autour du Chambon-sur Lignon

Broché: 400 pages
Editeur : ALBIN MICHEL (17 avril 2013)
Collection : ESSAIS DOC.
Langue : Français
ISBN-10: 2226245472
ISBN-13: 978-2226245472
Dimensions : 24,2 x 17,4 x 3,2 cm

 La montagne refuge : Accueil et sauvetage des juifs autour du Chambon-sur Lignon

L’accueil et le sauvetage des juifs autour de la commune du Chambon-du-Lignon constituent une aventure de mieux en mieux connue. Cet ouvrage se montre digne de l’intérêt suscité par cette petite communauté rurale qui n’a pas voulu se rendre à l’inacceptable, à savoir ne rien faire pour protéger des juifs persécutés. La Montagne refuge met une sourdine aux propos tendant à faire des Français de cette époque des collabos en puissance. Cet ouvrage collectif montre les risques pris par certaines communautés pour accueillir et défendre des juifs de France. Donnant tour à tour la parole à des historiens locaux et professionnels, La Montagne refuge se situe toujours à hauteur d’hommes, ce qui lui donne un reflet particulier. Ne risquent-ils pas de finir dans un camp de la mort ces enfants que l’on voit courir et jouer dans des photos couleur sépia, ces femmes et ces hommes qui connaissent le prix à payer en cas de capture ? La région du Chambon-sur-Lignon était-elle prédestinée à un tel sauvetage ? C’est très probable quand on connaît son histoire, elle qui fut un laboratoire du christianisme social dans sa version protestante. Les élus, pasteurs et instituteurs de la région étaient d’emblée qualifier pour devenir de superbes figures de la résistance civile et spirituelle. Les auteurs ont eu raison de mettre l’accent sur le christianisme social, lequel n’a pas été pour rien dans la préparation des esprits à l’accueil et au sauvetage des juifs.

Tout se passe comme si cette résistance non-violente gagnait tous les cœurs. Dans le concours apporté vaille que vaille aux autorités d’Occupation la gendarmerie se montre d’une inefficacité redoutable. Les Allemands eux-mêmes semblent gagnés par l’atmosphère de paix qui règne en ces lieux. Le major Schmähling, commandant de la Feldkommandantur au Puy, n’est pas un nazi virulent, loin de là. Il fait partie de ces Allemands contraints à la guerre et qui n’attendent rien d’autre que sa fin.

La qualité du travail de l’éditeur, les photographies nombreuses et la qualité des articles constituent un superbe témoignage en faveur des sauveteurs et de leurs protégés. Un livre qui rend honneur à l’homme.

Collectif, La Montagne refuge, Albin Michel, 2013, 379 pages, 25 €

 

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Histoire Recensions

Le Siècle de 1914

Broché: 408 pages
Editeur : Pygmalion Editions (21 avril 2006)
Collection : HISTOIRE
Langue : Français
ISBN-10: 2857048327
ISBN-13: 978-2857048329
Dimensions : 24 x 15,4 x 3 cm

 Le Siècle de 1914

En même temps que Le Siècle de 1914 offre une synthèse accomplie du XX° siècle, siècle des totalitarismes et des utopies révolutionnaires, ce livre de Dominique Venner se veut une réflexion sur l’histoire de l’Europe, de sa grandeur passée à son effacement actuel. Ce siècle dernier, si important car fondateur des temps qui s’ouvrent, est né avec la Grande Guerre. C’est le siècle des utopies, des guerres et des révolutions, le siècle qui vit s’affronter les grandes idéologies : capitalisme, fascisme, nazisme et communisme. L’essentiel du livre se veut la narration d’une époque qui s’ouvre en août 1914 et s’achève en 1989.

L’érudition de l’auteur, son style limpide et sa capacité à saisir l’essentiel offrent une démonstration de ce qui se fait de mieux dans le genre, la synthèse accomplie d’un siècle qui vit se cumuler les idéologies mortifères. Mais D. Venner fait mieux que raconter l’histoire de l’Europe. La pointe de son propos porte sur le destin de la civilisation européenne. La Première Guerre Mondiale, « matrice du siècle », est fondatrice car elle a permis « l’intrusion des Etats-Unis dans les affaires européennes, la brutalisation des mentalités qui sévira au moins jusqu’en 1945, la révolution bolchevique de 1917, la révolution fasciste en Italie […] » (p. 10) Comment ne pas voir qu’en quelques décennies c’est une civilisation millénaire qui s’est effondrée ? Longtemps centre du monde, l’Europe s’aperçoit brusquement qu’elle n’est plus qu’un acteur parmi d’autres. Le traumatisme qu’ont vécu les Européens n’est pas qu’économique : le mal est plus profond. Les ancrages anciens ont explosé. « L’effondrement des références nationales, idéologiques et religieuses, l’explosion des égoïsmes individuels, l’implosion des couples et des familles, la disparition des finalités collectives… » (p.11) offrent l’image d’un paradigme nouveau dans lequel l’Europe ne possède plus les clés de son destin. Le suicide collectif de deux conflits mondiaux l’a épuisé, saigné à blanc. Désenchanté, livré au diktat du divertissement et de la consommation à tout prix, l’Européen n’est plus maître de sa vie. Centré sur la recherche exclusive du bonheur individuel, hébété par le discours ambiant, le voilà livré, pieds et mains liés, au triomphe de l’universalisme. Après la fin des terroirs d’Eugen Weber, voici la fin des ambitions collectives.

Le pessimisme angoissé de D. Venner n’est pas désespéré. Son souhait : que les Européens redeviennent les acteurs de leur propre vie, comme ils le furent depuis des siècles ; qu’ils redécouvrent le génial patrimoine qui leur a été légué par une civilisation qui trouve son origine à Athènes, Rome et Jérusalem.
Une superbe leçon d’histoire !

Dominique Venner, Le Siècle de 1914, Pygmalion, 2006, 409 pages, 22.90€

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Recensions Religion

Une Europe sans religion dans un monde religieux

Broché: 224 pages
Editeur : Cerf (14 février 2013)
Collection : Parole présente
Langue : Français
ISBN-10: 2204098736
ISBN-13: 978-2204098731
Dimensions : 19,4 x 13,4 x 1,4 cm

 Une Europe sans religion dans un monde religieux

Sans prétention, ce petit ouvrage de sociologie religieuse, facile à lire, fait le point sur la situation des religions dans le monde et particulièrement en Europe. Sur notre continent, l’auteur ne se prive pas de dire que la situation est cataclysmique pour les religions historiques, protestantisme et catholicisme en tête. Chiffres à l’appui, l’auteur montre l’effondrement institutionnel des grandes religions, un effacement que rien ne semble devoir contrarier. L’état du clergé est particulièrement préoccupant, au point qu’il deviendra bientôt possible de parler d’Eglises sans prêtres et sans pasteurs. L’auteur estime que l’advenue d’une Eglise comptant très peu de prêtres n’est qu’une question de temps. Les petites communautés chrétiennes, isolées dans un océan d’indifférence, arriveront-elles à faire communion sans l’aide du professionnel qu’est le prêtre ou le pasteur ? En France, il est significatif de constater que le taux de pratique est très bas pour l’ensemble des religions, y compris l’islam qui, même s’il résiste bien, n’est pas à l’abri du courant dissolvant de la modernité. Les Eglises évangéliques sont les seules qui semblent devoir contrecarrer la grisaille ambiante, mais elles sont condamnées à demeurer minoritaires.

A l’échelle mondiale le christianisme résiste très bien, notamment sous sa forme évangélique. Quant au catholicisme, il y a longtemps que son centre de gravité ne se trouve plus en Europe. L’avenir des grandes religions se dessinera en Amérique du Sud, en Asie, en Afrique, certainement pas en Europe, continent de plus en plus gagnée à une indifférence qui s’apparente à l’athéisme pratique. L’analyse de Jean-Pierre Bacot montre combien la modernité est dissolvante pour les religions : même les Etats-Unis, longtemps considérés comme un bastion très religieux, commencent à dissocier appartenance religieuse et citoyenneté. A entendre l’auteur, si les religions défendent leurs positions dans l’hémisphère sud ou dans l’Europe slave, elles sont d’ores et déjà balayées dans les pays riches, terres promises à l’athéisme. Un défi angoissant, mais passionnant à relever, pour les Eglises d’Europe !

Jean-Pierre Bacot, Une Europe sans religion dans un monde religieux, Le Cerf, 2013, 224 pages, 16 €

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Recensions Religion

Au cœur des objections antichrétiennes

Broché: 221 pages
Editeur : Cerf (12 avril 2013)
Collection : L’histoire à vif
Langue : Français
ISBN-10: 2204099333
ISBN-13: 978-2204099332
Dimensions : 19,4 x 12,4 x 2 cm

 Au cœur des objections antichrétiennes

A côté d’une indifférence massive, la voix de l’athéisme a tendance à se faire toujours plus entendre. Autrefois il y avait les maîtres du soupçon, Marx, Freud et consorts. Aujourd’hui les penseurs athées ont pour nom Comte-Sponville, Onfray, Hitchens ou Dawkins. Leurs approches sont radicalement différentes. Pour un « athée fidèle », respectueux, comme l’est André Comte-Sponville, un Michel Onfray sert un athéisme dégrossi au burin. Cela dit, le croyant ne peut faire fi des objections qui lui sont adressées. Au contraire, il doit les prendre au sérieux, y répondre avec mesure et intelligence. La publication du livre du P. Denis Lecompte aurait pu être une opportunité : répondre point par point aux critiques faites à la foi chrétienne. Hélas, cet ouvrage répond insuffisamment – malgré le titre – aux arguments philosophiques et historiques répandus par l’athéisme le plus virulent. Partant du matérialiste Epicure et du païen Celse, l’auteur consacre une bonne moitié de son livre à l’époque des Lumières, là où s’ébauche, avec Voltaire, Diderot et d’Holbach, l’athéisme contemporain. Denis Lecompte a raison de s’attarder sur cette époque (XVIII° et XIX° siècles) car c’est là que l’athéisme contemporain y puise ses racines les plus drues. Malheureusement, l’époque contemporaine est traitée à la vitesse de l’éclair : pratiquement rien sur Camus et Sartre, pour en rester à la France, très peu de choses sur les philosophes qui, aujourd’hui, s’acharnent à pilonner la foi chrétienne. Le nom de Michel Onfray n’apparaît qu’une fois, ce qui est ridiculement peu quand on connaît sa popularité. Il aurait fallu, croyons-nous, davantage traiter les objections antichrétiennes actuelles. Beaucoup reprennent celles émises lors des Lumières, mais d’autres apportent un sang neuf à la critique athée. Le britannique Richard Dawkins, par exemple, réfute la foi religieuse à partir de la biologie. Au début du siècle dernier, c’était la physique qui donnait du grain à moudre à l’athéisme. Faire l’impasse sur ces nouveaux considérants, c’est ne pas voir que l’athéisme, tout comme la foi religieuse, n’est pas réductible à un seul modèle.

Denis Lecompte, Au cœur des objections antichrétiennes, Le Cerf, 2013, 221 pages, 19 €

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Biographies Portraits

Thierry Maulnier

Poche: 453 pages
Editeur : Librairie Académique Perrin (11 avril 2013)
Collection : Tempus
Langue : Français
ISBN-10: 2262041725
ISBN-13: 978-2262041724
Dimensions : 17,6 x 10,8 x 2 cm

  Thierry Maulnier

Thierry Maulnier fait partie de ces intellectuels de droite qui marquèrent le siècle dernier. Très doué (il publie un premier essai, consacré à Nietzsche, à l’âge de 23 ans !) tout en étant quelque peu dilettante, il se fait connaître par une pensée originale. Son amour pour le théâtre de Racine lui vaut de rejoindre le quotidien royaliste L’Action française. S’il se méfie du populisme, il appuie par la plume et le geste les émeutes du 6 février 1934 visant à renverser le régime républicain. Très à droite, le royalise Maulnier, à l’instar de Charles Maurras, est hostile au nazisme car germanophobe. Il quitte Paris durant l’Occupation pour se réfugier à Lyon, capitale du journalisme français jusqu’à l’occupation totale du pays (1942). La voie du journalisme s’offre à lui, une voie qu’il ne quittera plus même si, de façon régulière, il publie des essais consacrés aussi bien à la littérature qu’à la politique. Doté d’une culture très large, Maulnier fait partie de ces intellectuels touche-à-tout nombreux en ces années de guerre puis de reconstruction. Durant la Guerre Froide, comme Raymond Aron, Thierry Maulnier choisit le camp occidental, à rebours de ces nombreux intellectuels tentés par un compagnonnage docile avec le communisme. Journaliste, auteur de pièces de théâtre et de nombreux essais, il est élu à l’Académie française en 1964. Sa disparition en 1988 signe la fin de l’engagement des intellectuels dans le champ public et politique. Avec la mort de Jean-Paul Sartre, de Raymond Aron et de Thierry Maulnier, c’est un peu la fin de l’histoire d’amour des intellectuels avec la politique.
La biographie signée Etienne de Montety, au style toujours très alerte, constitue une intéressante plongée dans le marigot intellectuel et journalistique des années d’avant et d’après-guerre. Pourtant, cette photographie, pour pertinente qu’elle soit, peine à entraîner l’enthousiasme du lecteur. L’auteur du livre n’y est pour rien. Il s’avère tout simplement que l’œuvre de Thierry Maulnier n’a pas résisté au temps. Homme de l’entre-deux, d’un tempérament très mesuré, peut-être a-t-il manqué du panache et de l’acuité qui rendent certaines œuvres impérissables. On aura oublié les livres de Maulnier quand on se souviendra encore de ceux de Mauriac.

Etienne de Montety, Thierry Maulnier, Tempus, 2013, 451 pages, 10 €

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Histoire Recensions

Histoire de la Russie des tsars

Broché: 456 pages
Editeur : Librairie Académique Perrin (28 mars 2013)
Collection : Pour l’histoire
Langue : Français
ISBN-10: 2262039925
ISBN-13: 978-2262039929
Dimensions : 24 x 15,4 x 3,8 cm

  Histoire de la Russie des tsars

Attention, ce livre de Richard Pipes est l’archétype du livre universitaire. Il suppose la connaissance préalable de l’histoire russe, savoir s’appuyant sur une chronologie solide. Car les événements et l’histoire commentée des grandes dates qui ont fait la Russie n’intéressent que médiocrement l’universitaire américain.
L’Histoire de la Russie des tsars de Richard Pipes analyse un système, rend compte de phénomènes de grande durée sans grand souci chronologique. Il faut le souligner d’emblée : le livre de Richard Pipes est un livre à thèse. A travers une lecture qu’il faut bien qualifier d’aride, l’auteur s’emploie à disséquer la nature de l’état patrimonial russe, une terre et un peuple qui étaient la propriété exclusive du tsar. En effet, contrairement à l’Occident médiéval, il n’y eut jamais en Russie de noblesse capable de défendre une quelconque autonomie face à l’Etat. L’administration, le fisc, la propriété, l’armée… tout était concentré entre les mains d’un seul, successeur des empereurs byzantins ayant élu pouvoir à Moscou – avant la création de Saint-Pétersbourg -, la troisième Rome. Alors qu’en France et dans l’Empire germanique, l’Eglise entend défendre ses privilèges face au pouvoir royal (gallicanisme), en Russie l’Eglise orthodoxe se met, pieds et mains liés, au service de l’Etat. Par excellence la Russie était la terre de l’autocratie, c’est-à-dire un Etat dans lequel un seul individu détenait la totalité du pouvoir. Le problème, c’est qu’au XIX° siècle, face à la menace que constituent le marxisme et le nihilisme, les serviteurs fidèles et désintéressés de l’Etat son peu nombreux. Cela expliquera en partie la facilité avec laquelle l’Etat des Romanov, puissance séculaire, tomba et se disloqua. La force du fatalisme slave, la faiblesse de la classe moyenne, l’étendue du pays, la médiocrité des administrations militaire et civile et la nature même d’un pouvoir qui était devenu policier – afin de lutter contre les forces montantes – facilitèrent la prise du pouvoir par les bolcheviks. Résultat : l’héritage historique a rendu la rupture avec le despotisme très difficile. Cela explique, encore aujourd’hui, certains traits d’un pouvoir peu à l’aise, c’est le moins qu’on puisse dire, avec les conquêtes démocratiques.
Un livre difficile mais essentiel pour qui veut comprendre la nature profonde de la nation russe.

Richard Pipes, Histoire de la Russie des tsars, Perrin, 2013, 460 pages, 24.50 €

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Portraits Recensions

Georges Pompidou, Lettres, notes et portraits (1928-1974)

Broché: 540 pages
Editeur : Robert Laffont (25 octobre 2012)
Langue : Français
ISBN-10: 222112765X
ISBN-13: 978-2221127650
Dimensions : 23,8 x 15,4 x 4,2 cm

  Georges Pompidou. Lettres, notes et portraits (1928-1974)

En ces temps de déprime économique et d’inquiétude quant au devenir de la nation France, la figure de Georges Pompidou connaît une popularité renouvelée. Sa brève présidence (1969-1974) fait l’objet d’ouvrages nombreux et des magazines vont jusqu’à lui consacrer leur couverture. Tout se passe comme si la France maussade et inquiète de 2013 retrouvait un peu de confiance en se remémorant la France des années 1970, époque bénie, temps où tout semblait possible. Le voile de nostalgie qui s’empare de notre esprit a des goûts de paradis perdus. C’est dire si l’édition des Lettres, notes et portraits écrits par Georges Pompidou, de son passage à l’Ecole Normale Supérieure à la Présidence de la République, tombe à pic.

L’ancien président se révèle conforme au style simple et sans affèterie qu’il utilise dans son courrier : lettres à Michel Debré, notes au Général de Gaulle, réponses à François Mauriac… Georges Pompidou était bien cet homme du terroir, à la fois simple et cultivé, soucieux du passé tout en étant ouvert à la nouveauté. A-t-il été servi par une époque – les Trente Glorieuses – facile ? C’est possible, quoique cela n’enlève rien aux qualités dont il a fait preuve dans la vie publique. Si les lettres ici données à lire n’apportent aucune révélation fracassante, elles permettent à tout le moins de mesurer le bon sens d’un grand serviteur du pays et de l’Etat. On attendait un politique pressé par l’action, soucieux de moderniser et d’industrialiser une France meurtrie par des décennies de déchirures dues aux guerres européennes et coloniales, et ne voilà-t-il pas que l’on découvre un écologiste avant l’heure, quelqu’un de méfiant face à un progrès qui envahit tout. Dans un autre genre, on ne lit pas sans émotion ces lettres où, tout Président de la République qu’il est, G. Pompidou confie qu’il aurait aimé être « un malade ordinaire, qui garde la chambre et obtient quinze jours de congé » (p. 470). Il y a là une humilité qui ne peut être feinte. Le service de l’Etat l’a toute entier accaparé alors qu’il aurait aimé, simple citoyen, lire, écrire, visiter des expositions.

Georges Pompidou était pétri de bon sens, le même qui semble parfois faire défaut aux décideurs contemporains, toujours prêts à la surenchère. Lorsqu’il s’en prend à « à la complication recherchée à plaisir dans la signalisation routière » (p. 440), on se dit que la remarque, quarante ans après, demeure d’actualité. Comment se fait-il que, parmi le personnel politique d’aujourd’hui, il en est si peu qui, comme le faisait G. Pompidou, osent rappeler que « le matérialisme de la société d’abondance ne satisfait pas les aspirations de l’homme » ? Ce livre constitue un beau témoignage de ce que doit être l’action politique : l’humilité et le bon sens mis au service du pays et de l’Etat.

Georges Pompidou, Lettres, notes et portraits (1928-1974), Robert Laffont, 2012, 540 pages, 24 €

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Histoire Recensions

L’Europe barbare 1945-1950

Broché: 488 pages
Editeur : Librairie Académique Perrin (28 février 2013)
Langue : Français
ISBN-10: 2262037760
ISBN-13: 978-2262037765
Dimensions : 24 x 15,4 x 3,8 cm

 L’Europe barbare (1945-1950)

Passionnant et original ! Voici les deux mots qui viennent lorsqu’on referme le livre du chercheur britannique Keith Lowe.
Dans l’esprit de la plupart des Européens, l’année 1945 ferme une parenthèse tragique, ouverte en août 1914 avec le premier suicide de l’Europe. Ce n’est pas aussi simple. En effet, les cicatrices de la guerre civile européenne ont mis du temps à se refermer. Par souci de simplification l’auteur s’en tient aux cinq années qui suivent la fin de la Seconde Guerre, mais il aurait pu tout aussi bien choisir un temps plus long. Qui sait qu’en Ukraine et dans les pays baltes, jusque dans les années 1950, des partisans nationalistes combattaient le pouvoir soviétique ? Sur un plus large, cette période ouvrait sur la Guerre Froide, appelée à durer jusqu’à la chute du Mur de Berlin (1989) et l’implosion du communisme.

L’Europe barbare est un condensé, une sorte de bréviaire de la haine dans l’Europe de ce milieu de XX° siècle, un temps où la vie d’un homme ne vaut pas un clou, une époque durant laquelle un peuple peut s’estimer heureux d’être déporté (cas des Tatars de Crimée) alors que d’autres risquent l’élimination pure et simple (juifs, tsiganes). La violence des peuples et des individus est à fleur de peau et il suffit d’un rien pour la libérer. Nazis et communistes sont bien sûr les premiers et les plus forts dans ce genre d’exercices. Nombre d’études et de livres ont fait le bilan terrible de l’un et de l’autre. Cette barbarie, souvent exercée à l’encontre d’innocents, ouvre la porte à d’implacables vengeances. La violence exercée en Russie par l’Armée allemande sera vengée lorsque les Soviétiques envahiront le Reich : des centaines de milliers d’Allemandes furent violées et onze millions de personnes déplacées. Les Alliés occidentaux, chantre de la démocratie, ne sont pas épargnés par K. Lowe : comment expliquer le bombardement sauvage, en 1944-1945, de villes historiques n’ayant aucun caractère stratégique ?

Au-delà des prodromes dus au conflit mondial, l’auteur parcourt toute l’Europe à la recherche de cette brutalisation, laquelle trouve parfois sa source dans des antagonismes anciens indépendants de la montée des totalitarismes. Si les violences entre Ukrainiens et Polonais, entre Croates et Serbes ont été libérées par la guerre, elles prennent racine dans des oppositions séculaires. Il faudrait ajouter à ce terrible bilan les conflits périphériques que précipita la guerre, comme la guerre civile en Grèce (1944-1949), la liquidation des démocrates dans les futures démocraties populaires, etc. Ce sombre et terrible bilan s’achève sur une note positive. Si l’Europe, en tant que construction politique, n’est guère populaire ces temps-ci, il ne faudrait pas oublier qu’elle revient de loin car elle s’est assénée des coups dont elle aurait très bien pu ne pas se remettre. La déshumanisation fut telle que la situation paisible d’aujourd’hui ressemble à un retournement quasi-miraculeux.

Keith Lowe, L’Europe barbare (1945-1950), Perrin, 2012, 488 pages, 25 €

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Recensions Religion

Faites le plongeon : Vivre le baptème et la confirmation

Broché: 336 pages
Editeur : Cerf (14 juin 2012)
Collection : EPIPHANIE
Langue : Français
ISBN-10: 2204097772
ISBN-13: 978-2204097772
Dimensions : 21,2 x 14,6 x 2,6 cm

 Faites le plongeon

Un livre signé Timothy Radcliffe est toujours un événement. C’est le cas ici. Parfois un peu confus mais toujours pétillant, Faites le plongeon délivre une bouffée d’optimisme bien revigorante par les temps qui courent. D’autant qu’il touche un sacrement essentiel, celui sans lequel les autres ne seraient pas : le baptême. « Le baptême, écrit l’ancien maître général des Dominicains, touche à ce qui se joue de plus profond dans la vie humaine : naître, grandir, tomber amoureux, oser se donner aux autres, être à la recherche de sens, devenir adulte, faire face à la souffrance et à l’échec et éventuellement à la mort. » (p.10)

Alors que les catholiques, à l’invitation du pape Benoît XVI, sont appelés à réfléchir leur foi, voilà que s’ouvre une belle occasion de relier celle-ci au baptême. L’enjeu est de taille. Les chrétiens n’ont-ils pas à se réapproprier le sens plénier de leur baptême afin d’être sel de la terre ? Il y a urgence, semble dire à sa façon l’auteur– une façon décontractée et rigolarde mais qui, sur le fond, n’évacue jamais les questions capitales -, de rapatrier le baptême dans l’acte de foi. Le sacrement de baptême n’est pas l’onction magique d’un seul moment, d’une unique célébration : c’est la porte ouverte à une vie offerte au Seigneur pour le salut du monde et le bonheur de l’humanité. A tout le moins, il devrait être considéré comme tel ; or, on sait bien que le challenge est extraordinairement difficile en ces temps de disette spirituelle. Si l’auteur invite à faire le plongeon, c’est pour montrer que le moment du baptême opère, au plan spirituel s’entend, de façon décisive. Il s’agit pour les chrétiens de montrer que leur Eglise n’est pas qu’un club de gens sympas, à l’écoute du monde, une sorte d’ONG attentive à la misère d’autrui. Donner pleine valeur à son baptême, c’est contribuer à faire grandir l’homme, à le rendre vivant.

Une recension rendra toujours imparfaitement compte d’un livre de T. Radcliffe. Mieux vaut lire Faites le plongeon que d’en parler car le ton décalé de l’auteur offre un rendu inimitable. Si le sujet est bien sûr sérieux, l’auteur le traite à la sa façon, cultivée, décontractée et pittoresque. Les nombreuses anecdotes donnent une touche finale bienvenue à un livre de théologie qui se lit comme un roman. Finalement, il y a dans ce livre tout ce que l’on aime dans le catholicisme anglais : historiquement minoritaire, il tient ferme le cap de la fidélité et aime à s’emparer de sujets sérieux qu’il traite d’une façon pas toujours sérieuse.

Timothy Radcliffe, Faites le plongeon, Le Cerf, 2012, 321 pages, 17 €

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Biographies Recensions

Jean Lartéguy – Le dernier centurion

Broché: 347 pages
Editeur : Editions Tallandier (10 mai 2013)
Collection : Biographies
Langue : Français
ISBN-13: 979-1021000599
ASIN: B0091QPX38
Dimensions : 21,4 x 14,4 x 3 cm

  Jean Lartéguy – Le dernier centurion

Rien ne prédisposait Lucien Osty à devenir le grand écrivain français des guerres coloniales du milieu du XX° siècle. La proximité de son oncle chanoine, le fameux exégète Emile Osty, a-t-elle contribué à fixer chez Lucien un amour naissant pour la chose écrite ? Quoiqu’il en soit, arrivé à l’âge de 20 ans, sans qu’il entreprenne pour cela d’études littéraires, il est pris dans les rets jetés par le démon de l’écriture. Après quelques mois passés dans l’Armée durant la Guerre de Corée (il fait partie du millier d’hommes qui composent le bataillon français des forces des Nations-Unies), il s’oriente vers l’écriture. C’est journaliste qu’il sera ; un reporter façon Tintin pas un de ces ronds-de-cuir qui, à cent kilomètres de Paris, s’imagine déjà connaître l’aventure. Grand voyageur devant l’Eternel, Lucien Osty – qui a choisi d’écrire sous le pseudonyme de Jean Lartéguy, clin d’oeil à Raspéguy, héros des Centurions -, n’a que le choix du lieu. En ces temps où, en Amérique latine, en Asie et en Afrique, la planète connaît maintes convulsions consécutives à des décolonisations arrachées dans la douleur et le sang, c’est aux premières loges qu’il doit être. Ce baroudeur glanera sur le terrain, au milieu de l’action, ce qui fera le sel et la texture de ses grands romans qui ont pour toile de fond les guerres coloniales. Il vit heure par heure la chute de Dien Bien Phu, couvre pour Paris Match la Guerre du Vietnam. Il s’intéresse aussi aux mouvements de libération d’Amérique latine et ne dédaigne pas de se rendre en Israël au plus fort des Guerres des Six Jours et du Kippour. Proche des chefs et partageant la condition du soldat, Lartéguy « semble s’être maintenant fixé une mission à laquelle il va pleinement se consacrer : celle de chasseur de guerre » (p. 144) De sa proximité avec les soldats naîtra de grandes amitiés, dont celle du Général Bigeard.
On a volontiers fait de Jean Lartéguy une sorte de romantique, un nostalgique de l’Empire colonial. Au vrai, comme le souligne l’auteur, « Lartéguy ne pourfend pas la décolonisation, il ne la juge pas. Toutefois, les guerres d’indépendance constituent à ses yeux un véritable choc identitaire et culturel, un séisme. » La guerre ne constitue que le cadre de ses livres. Ce qui passionne Lartéguy, ce sont les hommes. Aussi bien le soldat européen, rêveur casqué, dernier paladin d’un monde qui s’écroule, que le paysan vietnamien ou algérien, heurté dans son mode de vie, sa culture et ses traditions ancestrales. Finalement, Lartéguy était avant tout un humaniste.

Hubert Le Roux, Jean Lartéguy, le dernier centurion, Tallandier, 2013, 347 pages, 23.50 e